Hypnose par Indiana G. DOISELET

Paris ville de l’Amour, Paris ville de l’invisible. Tous baissent la tête, pas un regard en direction d’un humain. Ils ne bougent que pour observer l’immense montre présente dans la station. Le temps c’est de l’argent, comprenez que ces bons messieurs sont pressés, ils sentent déjà les pièces dans leurs poches disparaître magistralement, tomber sur le sol dans un tintement incessant. Personne n’ose parler, il ne faut pas briser sa mélodie déjà à peine audible. Pas un bruit si ce n’est que son muscle cardiaque qui la fait vivre ou bien son souffle, je n’en sais rien, fichtre.

 

Les aiguilles tournent autour de ce si petit point noir qui représente le centre, comme des planètes autour du Soleil. Ils râlent à cause du métro en retard, observent les aiguilles minutieusement. Comme si elles étaient vivantes elles dansent ensemble dans une ronde infernale, une valse du temps où elles s’improvisent musiciennes et chef d’orchestre. Elles décident de ce qui est devenu le plus important : le temps.

Les rouages s’activent derrière la plaque blanche où s’affichent les chiffres, ils s’emboîtent, se détachent, trouvent une nouvelle cavalière pour faire avancer le spectacle. Le bruit sec de la plus fine leur sert de rythme, la plus grande suivra en indiquant à la petite de suivre ses pas. Écoutez le bruit sourd de ses pas sur sa piste de danse blanchâtre, sur son visage au teint si pâle.

 

Les nombres dorés brillent face à la lumière artificielle souterraine. Enfant, je m’amusais à voir de petites souris faisant tourner ce si beau monde. Je les voyais s’appuyer contre les tiges noires et soulever celles qui devaient l’être. Je pensais que tout n’était que magie, que le temps n’était rien.

 

Cette simple horloge qui contrôle désormais tout mon monde. Mon cœur bat avec elles, ces viles sorcières qui sont devenues mes maîtresses. J’ai tenté de me détacher de cette maudite habitude, mais mon regard finit toujours par se porter sur le fond clair où dansent ces ballerines habillées de tulles noirs. Hypnotisé par leur ronde, elles finissent toujours par happer mon regard et par le pousser dans leur direction. Elles sont si belles, si charmantes. Elles tournent sur leurs pointes ténébreuses comme des enfants, j’en suis amoureux. Fou amoureux ! Elles me contrôlent, je suis leur marionnette, le tic de ses aiguilles et devenu le bruit de mes mouvements et des pulsions de mon cœur. Rien ne m’importe plus que de la voir la si belle horloge de la gare. Pourquoi les femmes ne s’identifient jamais à ces baguettes noires ? Une petite ronde, une grande frêle et une qu’on qualifierait de morphologie moyenne. Elles s’assemblent, se caressent sans jamais se frapper, elles sont si douces entre elles.

Elles ne montrent que de simples chiffres – ou des lettres devrais-je dire – mais elles me paraissent magiques. Une minute passe sans que je m’en aperçoive lorsque je me mets à les admirer. Ces sots les insultent régulièrement.  » Pas à l’heure  » sonnent comme  » pas en rythme  » pour elles,  » En retard  » leur parvient comme  » Vous n’êtes pas les maîtres. « 

Ils pensent qu’elles ne les contrôlent pas, ils se pensent maîtres de la vie ces imbéciles, mais ils ne peuvent s’empêcher de jeter un regard vers l’horloge et ses aiguilles lorsque les roues du métro tardent à venir

 

Les roues, parlons en.

 

Elles s’amusent à se jouer d’elle, tournant toujours plus vite que l’horloge ne le peut. Et l’horloge se venge alors en lui rappelant que la musique grinçante du métal contre les rails et bien souvent le requiem de certains.

Elle a les mains propres l’horloge. Elle n’aide qu’à se rappeler du moment fatidique, de l’heure à laquelle les violons sinistres des rails ont commencé à chanter pour un nouveau cadavre. Alors elle rit. Haut et fort. Elle profite de sa vie presque éternelle car même lorsqu’elle cesse de battre, on lui rachète un nouveau cœur et elle repart. Mais des fois elle rit trop. Elle finit par dérailler il, faut l’enterrer. Le temps meurt lui aussi… Les mollets s’épuisent à force de rester debout, et lentement elles reposent leurs talons sur le sol maculé qu’est le cadran.

Celle sur qui les pressés s’exaspèrent possède tout ! De l’arbre au balancier, du piton à l’ancre, du barillet au rochet, elle possède le monde dans un maigre cercle. Des noms qui changent pour elle, qui passent de vivants à mécaniques pour certains. Tout se transforme derrière le verre transparent de sa vitre protectrice comme magie, par enchantement ! Elle devient une fée qui transforme tous ces objets pour pouvoir continuer à danser librement, à voyager à chaque instant. Chacun de ses gracieux mouvements lui sert à avancer. Elle traverse le monde, elle l’a dompté.

Partout, dans n’importe quel pays, quelqu’un lève les yeux vers une de ses consœurs. Elles dominent ensemble les matins et les nuits. Pourquoi ne pas dormir toute la journée ? Pourquoi ne pas aller acheter son pain à minuit passé ? Parce que l’horloge l’a décidé. Une reine sur un pan de mur, l’air innocente et pourtant si terrifiante.

 

La rame vient enfin. Son chant commence à se faire entendre, mais bien heureusement il ne se finira pas sur une note macabre.

Les pieds des personnes présentes avancent, font un pas en avant, alors que la plus fine des aiguilles tournent au même moment, elle les dirige. Le bruit sourd des cercles sur les barres de fer cachent le cliquetis de ses rouages, et mes yeux ne peuvent se détacher d’elle qu’une fois la rame partit dans les sombres tunnels.

Les arrêts passent et chaque station se ressemble : des tas de gens qui s’ignorent, aux visages désagréables à cause du retard de la machine, et elle. Dans son plus simple appareil. Une copie parfaite de celle que je croise en bas de chez moi, une jumelle qui ne me fait que l’aimer encore plus. Elle est partout, identique et à la fois si différente, elle me toise du haut de son mur. Alors que le vent frais de la capitale me gifle à peine sortit de la rame, je l’aperçois, elle est partout ! J’ai grand plaisir à rester ici, sur ses stations où l’on rencontre la pollution et le froid en sortant du véhicule de métal. Presque tous les bâtiments l’affichent : 

 

8h12.

 

 Rouges, bleues, blanches ou noires. On l’aide nous-même à se déguiser, à s’immiscer dans notre esprit. Elle a réussi, elle nous contrôle. On la regarde en se rappelant de tel rendez-vous ou d’un autre. Prêtresse, elle mène la danse. Souveraine, elle nous commande.

Elle est partout je vous l’ai dit. Sur la façade d’un café ou d’un hôtel, sur les téléphones et les poignets. Ils l’ont copié ma belle, mais jamais ils ne l’égaleront, l’horloge de ma station.

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