Shakespeare ou pas ?

hamlet

Arrière, comptines et Blédine !
Place à Macbeth et sa Lady, Hamlet, Lear, Othello, Titus Andronicus, Coriolan, Roméo et Juliette. Tous morts dans le sang et les larmes, tous de la main de William Shakespeare. Et de mort pour le moins violente, puisque les dagues plongées dans les cœurs succèdent à celles qui percent les yeux et ouvrent les gorges.

Violence, violence, ai-je entendu violence ?

Oui, en effet. Le théâtre shakespearien nous offre de la violence, de la colère, de la jalousie, de la vengeance, du désespoir, de la démence et de l’ambition. Maintenir fermées aux enfants les portes de ce cauchemar où la psyché humaine se vautre dans ses pires penchants paraît la décision la plus sensée.

Et pourtant. (Attention, spoilers)La mère de Bambi est assassinée, le laissant orphelin. Le père de Simba est tué par son propre frère qui ordonne ensuite l’assassinat de son neveu. La belle-mère de Blanche- Neige commandite son assassinat par un sbire chargé de lui arracher le cœur. Rox et Rouky ne se reverront jamais, car leurs conditions distinctes établissent entre eux un fossé infranchissable une fois venu l’âge adulte. La mère de Dumbo est injustement enfermée, le laissant en proie à l’exclusion et à la moquerie sous la gouverne d’une souris de cirque.

Et arrêtons-nous pour autant de soumettre les enfants aux rêves du merveilleux monde enchanté ?

Les passions que subissent les héros de nos films d’enfants hantent en version amplifiée les personnages de Shakespeare. Peut-être faudrait-il alors se contenter alors des versions édulcorées ? A cela je répondrai que citer Shakespeare sera toujours plus payant dans une dissertation de philo que Dumbo l’éléphant.

Je répondrai également que ce vieux Willie bénéficie de trois atouts majeurs pour rendre son œuvre sinon éternelle et universelle, du moins suffisamment forte pour conserver sa pertinence par-delà les modes vestimentaires et les sept âges de l’homme. C’est un remarquable raconteur d’histoire. La Mégère refuse de se marier : on en est fasciné. Coriolan insulte le peuple : on est derrière lui. Roméo déclare son amour à Juliette : on soupire. Pendant trois heures en moyenne, dans une langue rédigée il y a quatre cent ans. Il forge des portraits complexes et réalistes devenus des icônes sans rien sacrifier de leurs nuances. Lady MacBeth est un boute-en-train, sous ses grands airs. Il met en scène les sentiments et les pulsions que nous finirons tous par rencontrer et vivre un jour : l’amour passionnel, l’amour filial, l’égoïsme, la jalousie, l’aveuglement, le deuil, l’oubli, l’impuissance, le sentiment de ne pas être à notre place, la colère, la haine. Oui, je sais que vous aussi…

Pourquoi se confronter si jeune à ce théâtre réputé difficile et obscur ? Car en vieillissant, on risque de s’enrober de préjugés et de s’entraver d’œillères. Gregory Doran, directeur artistique de l’institutionnelle Royal Shakespeare Company résume bien notre propos :
“You have to let the bug bite before kids get cynical. Letting them get involved when they are 13 is much harder than getting to kids earlier, without all the prejudices and stresses and strains of the idea that Shakespeare is somehow difficult or boring or academic,” Mr Doran said. “What Shakespeare is brilliant at is speaking to a lot of audiences at the same time and we can appreciate it on many different levels. And it doesn’t just have to be A Midsummer Night’s Dream or Romeo and Juliet.
“With my own experience of getting to know Shakespeare as a child, I was grabbed by the stories first of all. Then you grow up and become engaged by the language. But it’s more than just good stories and nice language. It’s about ethics and morality.”
“If you’re reading Shakespeare you can get baffled by the language, but if you see actors deliver it with passion and engagement, even if you don’t pick up every word, you can follow a story and be transported to a different world.”
Référence : Telegraph, 9 février 2014


Peut-être devrions-nous laisser une chance à Hamlet, après tout ?

« Je m’étonne toujours…  de constater qu’une gifle sur scène a plus d’impact que la guerre en direct à la télévision. L’art, le théâtre seraient-ils cette école du sens profond des choses ? »

Suzanne Lebeau – Pourquoi donner aux enfants un accès à l’art?

En guise d’introduction

Shakespeare tales, by Charles & Mary Lamb

Les Contes de Shakespeare, Charles et Mary Lamb
Editions : Rivages
Shakespeare raconté aux enfants : tel fut le projet de Charles Lamb, écrivain romantique du début du XIXe siècle, qui écrivit « à quatre mains » avec sa soeur Mary ces versions en prose des principales pièces du grand dramaturge élizabéthain. Plutôt que de dispenser de la lecture de Shakespeare, il s’agissait d’en donner un avant-goût, de préparer des oreilles encore tendres à la découverte d’un théâtre souvent violent et déstabilisant.

Le résultat est remarquablement limpide, et peut s’apparenter aux contes de Perrault (que le traducteur a gardés sous les yeux pendant tout son travail) par la concision, la densité et la clarté qui s’en dégagent.

Jean-Pierre Sarrazac, Je vais au théâtre voir le monde

Illustrations d’Anne Simon
Collection Chouette! Penser, Gallimard Jeunesse

Le théâtre – le mot signifie : « le lieu d’où l’on regarde » – n’est pas un simple lieu de divertissement. On s’y rend pour ressentir des émotions esthétiques variées, mais aussi pour mieux comprendre le monde à travers la représentation des actions des êtres humains. L’existence même du théâtre ne cesse, en vérité, de poser des questions à la philosophie. Faut-il y aller ou pas? Et si on y va, pourquoi? D’ailleurs, y a-t-il un ou des théâtre(s), très différents les uns des autres?

En extra (en anglais)

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